Konbyen

Konbyen soupi
konbyen rèl nou dwe pouse ankò
pou nou di nou bouke ?

Konbyen gout dlo je pouki koule
pou nou rive neye tristès ?

Konbyen ponyèt pou nou trese
pou nou konbat lamizè ?

Lavi tinèg se zèb gran chimen
Leta se chwal malen
Souf nou pa pou nou
Ata lonbray nou nou pa posede

Nou al lekòl pou n’ aprann konte
men depi lò, nou konte malè
nou konte kadav
men yonn pa ka konte sou lòt

Tout vil chanje adrès
Mak san sèvi grafiti
pou prete miray lapawòl
Chak riyèl mennen titanyen

Malere pa sispann pran lanmè al chache lavi
lanmè pa sispann pran malere
ak tout rèv al vomi sou riv lanmò

Nou priye, nou jete dlo, nou liminen
jouk lespwa pèdi fòs
Mirak se pou sa k’ap viv
lontan lesyèl bliye non n’
lavi bay nou do
lemond fèmen pòt sou nou
simityè krache sou memwa n’

Nou se yon pèp dèvenn
san loryantasyon
k’ap lite pou twouve bone lakansyèl
anba jipon fènwè.

©️ Elbeau Carlynx

Image : Blog the black feelings

OÙ EST PASSÉE LA RESPONSABILITÉ SOCIALE DES ARTISTES HAÏTIENS ?

L’art est libre. Le vrai artiste est celui qui écoute son cœur, son âme, sa conscience et n’obéit à aucune contrainte. Autrement dit, il n’y a pas d’art sans liberté. On ne saurait dicter ou imposer quoi que ce soit à un créateur sans lui enlever son élan naturel, sa capacité à produire, à innover, à sublimer le réel.

Néanmoins, l’art tout comme la politique, la sociologie, la psychologie répond à un besoin. Du moins, il cherche à combler un vide, à apporter un plus à l’existence. Il cherche à apporter une satisfaction à l’homme. Ce qui lui donne une utilité sociale et une importance capitale. De par son apport à la culture, l’art a aussi un impact sur l’économie, difficilement quantifiable, mais non moins important.

L’art est utile. C’est un besoin de l’homme d’aller au-delà du temps, de l’espace, du réel, de lui-même pour donner un sens plus profond à sa vie. C’est aussi un moyen d’expression extraordinaire, un liant social.

À travers chaque œuvre, on se dévoile au monde, on dit sa joie, ses peurs, sa mélancolie, ses frustrations, ses rêves, ses déboires… Ce qui fait souvent de l’artiste un témoin vivant, un peintre fidèle de l’histoire de son temps et de l’éternité, puisqu’il va toujours au-delà de son cercle de vie; un créateur qui est conscient de son appartenance à la société et au monde et du coup, qui met son art au service d’une cause élevée.
L’artiste a une responsabilité sociale, son travail doit contribuer non seulement à tisser des liens sociaux, mais aussi à rendre possible le vivre-ensemble, en plus d’enrichir le patrimoine culturel.

De là, et à partir de toutes ces analyses, on se demande, comment les artistes haïtiens d’aujourd’hui peuvent se montrer si indifférents face à la situation critique d’Haïti ? Un pays qui traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire avec la prolifération des gangs armés, l’insécurité qui s’aggrave de jour en jour, la misère qui bat son plein, la faillite des institutions étatiques, un système judiciaire défaillant, des chefs d’État corrompus…

Alors que le pays connait cette crise sans précédent qui ternit son histoire glorieuse et son honneur, comment la plupart des artistes peuvent se contenter de multiplier les titres salaces, les uns plus libertins, plus dépravés que les autres, comme si le sexe, la drogue, l’alcool, la violence sont les seuls termes qu’ils pouvaient traiter, faute d’inspiration ?

Le constat est alarmant. De 2018 à 2021, il y a très peu de musiques engagées, pouvant réveiller la conscience des jeunes et des moins jeunes ; très peu de films pouvant porter la population à se questionner, à s’indigner, à se soulever contre le système d’exploitation inhumain instauré par une élite prédatrice.

Du moins, les productions qui sortent des sentiers battus du showbiz pour embrasser une cause noble – comme certaines musiques de Roosevelt Saillant, de Jean Jean Roosevelt, d’Emmanuel Antenor, de Kebert Bastien ; comme certaines œuvres théâtrales de Gaëlle Bien-aimé, de Schebna Bazile, de l’association Quatre chemins ; comme certaines réflexions politiques de Lyonel Trouillot, de Michel Soukar ; comme certains romans de Louis Philippe Dalembert, d’Emmelie Prophète ; comme certaines sculptures de Filipo; comme certains tableaux de Franckétienne – sont très peu promues, très peu mises en valeur. L’objectif des caméras est surtout fixé sur les choses futiles qui suivent les principes exhibitionnistes du capitalisme débridé.

On est ainsi passé dans la musique, des compositions savoureuses et remarquables telles: « Lakou trankil » de Bélo qui condamne le banditisme, l’insécurité, la division, la violence; « L’union » de Christopher Laroche qui prêche l’harmonie entre les différentes couches sociales, entre les différentes composantes de la nation; « Yanvalou » de Netty qui vante les coutumes haïtiennes traditionnelles; « Banm yon ti limyè » de Manno Charlemagne qui questionne le système néocolonialiste qui crée la misère en Haïti à « Chawa pete » de Tony Mix qui met à nu le niveau de perversion d’une génération effrénée; « Bal tout » de Steves J. Bryan qui confirme à quel point l’industrie musicale haïtienne fait du proxénétisme, du sexe, de la pornographie son terreau ; ‘‘Men l’ap fè san’’ de Mechanste qui met en exergue la violence gratuite. Tant de musiques à sensation qui ne transmettent aucune valeur réelle, aucun message positif aux consommateurs.

Côté cinématographique, c’est une chute verticale. On est passé des films appréciables de Jean Gardy Bien-aimé, de Réginald Lubin qui ne jouissaient pas dans le temps des grandes avancées de la technologie, aux productions libidineuses et dissolues de Lion, de Widianna, de Kalezo, qui mettent en valeur le niveau d’abrutissement d’une population qui priorise les plaisirs du bas-ventre.

Est-il ainsi nécessaire de souligner que nous avons franchi la deuxième étape de l’effacement d’un peuple théorisé par Cheikh Anta Diop, à savoir le meurtre moral, qui vient après le meurtre intellectuel et qui précède le meurtre physique ? Puisque nous ne sommes plus à même de distinguer le bien du mal. Puisque nous faisons tout, non selon nos propres valeurs, mais, selon la dictée de l’Occident qui lui-même va à son propre rythme, selon ses propres lois, selon ses propres besoins.

La littérature, de son côté, lutte encore à garder la tête hors de l’eau avec une cohorte de jeunes poètes, d’écrivains, de slameurs qui œuvrent passionnément à enrichir les lettres haïtiennes, mais, on est encore loin de l’engagement réel des écrivains qui ont marqué l’histoire, comme Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, Massillon Coicou, Carl Brouard…

D’autre part, la gérontocratie, qui dépasse le cadre politique pour influencer le culturel et le social, veut que ce domaine soit la chasse gardée de quelques barons, sans mentionner les problèmes d’accessibilité au livre, à cause de la centralisation des activités dans la capitale du pays, du manque de bibliothèques et de librairies dans les villes de province ; les problèmes d’édition, de vente, à cause d’une population majoritairement analphabète, qui parvient à peine à se nourrir, et du coup qui s’intéresse peu aux choses de l’esprit.

La peinture quant à elle – toujours vue à tort comme un art élitiste dans un pays où tout porte cependant les couleurs de l’ironie, de la violence, de la misère, où tout est surréaliste à force de suivre le schéma de l’improbable, de l’imprévu qui constitue l’ossature des jours – continue à faire la joie et le bonheur de quelques amateurs, sans grande liesse.

Enfin, c’est la décadence totale, au point que l’on se demande si c’est l’art qui doit orienter la société ou la société qui doit orienter l’art ? Quel artiste pour quelle société ? Et quelle société pour quel artiste ?

Élisa Breton, s’adressant aux écrivains haïtiens lors de l’occupation américaine a dit: « C’est au moment où tout semble perdu qu’il faut faire entendre la voix des poètes. » Qu’en est-il des artistes haïtiens d’aujourd’hui qui semblent tous graviter autour du vide et de l’impassibilité ?
Où est passée la mission sociale de l’artiste qui devait être à la fois un créateur, un guide et un éclaireur ?

©️ Elbeau Carlynx

Exilés de l’enfance

À Virginie

Puisque nous sommes
des exilés de l’enfance

des voyageurs égarés
qui recherchent un chemin
de retour
entre la peur et l’espoir

Puisque nous avons grandi
pour perdre notre liberté
nos rêves
et nos passions

Puisque chaque ride
est une ligne
qui rature notre innocence
notre bonté
et notre humanité

Puisque nous avançons
vers l’avenir
avec incertitude
ce vide indocile
qui grignote notre coeur

Je te dédie
ce poème

un prétexte
pour oublier le temps

étincelle de folie
en partage.

©️ Elbeau Carlynx

Où allons-nous – Jean-Elie François.

Pour avancer, il faut savoir où aller. Sinon, on n’avance pas. Au mieux on tourne en rond et au pire on s’égare. D’où la question essentielle : où allons-nous ?

En Haïti, cette question est impertinente, dérangeante, subversive même. On se rit de bon cœur d’un quelconque homme politique qui avait lancé par erreur les mots : « Où vont ce pays ? »
Mais, faute grammaticale exceptée, sa phrase est correcte.
En fait, elle a la violence d’un sérum de vérité qui forcerait chaque haïtien à donner son opinion. Répondez ! Répondez donc !

Silence de cimetière !

Ce qui m’inquiète, c’est qu’en Haïti les consciences se taisent comme les tambours après la danse. Aprè dans tanbou lou, dit-on.
Ce qui me dérange, c’est que les consciences s’éteignent ici comme les lampes en panne de kérosène en pleine nuit. Et cette nuit dure…
Ce qui me préoccupe, c’est que nous allons sans sourciller dans la mauvaise direction. Et nous y allons à grande vitesse !

En Haïti, on va à la mer !
À la mer comme la couche arable de nos mornes dénudés.
À la mer comme les déchets que nous empilons sur nos côtes.
À la mer comme les boat-people misérables en quête d’un mieux-être.
Mais aussi à la mer comme des vacanciers insouciants, des fonctionnaires toujours en vacances payées pour des postes vacants.

Le pays est-il en train de sombrer dans les flots de notre indifférence ?
Chacun gonfle, de toute façon, son canot de sauvetage…
De l’autre côté de la mer, il y a la Floride.
Il y a le dollar.
Il y a l’Oncle Sam
Et sa douteuse parenté avec l’homo haïtianicus.

Jean-Elie François